
C’est drôle, mais il n’y a pas autant de sécurité et de flics partout à Austin qu’ailleurs où j’ai été aux États. Quand Dan Rather est venu présenter une conférence devant 1500 spectateurs au Grand Ballroom du Hilton, j’ai pris mon audace à deux mains et me suis avancé jusqu’au devant de la scène pour m’y asseoir avec les autres photographes, équipé de mon Nikon Crappy 2000 – une chance qu’il est « tagué » professionnel, parce que je suis pas crédible pour deux cennes avec ça.
Il n’y avait pas l’ombre d’un gardien de sécurité à l’horizon. J’aurais pu être un de ces « right-wing nuts » dont le Texas a le secret, et sauter sur Dan Rather, symbole-même du démocratisme satanique de CBS, sans que personne réagisse.
Dan Rather a parlé de sa conception du journalisme face à l’émergence des blogues (qui sont en partie responsables de son départ de CBS). C’était bienvenu, parce que beaucoup de blogueurs ont bien besoin qu’on leur rappelle la différence entre des faits vérifiés avec plusieurs sources et une information pas assez solide pour être publiée.
Un sacré bonhomme, mais en voyant ses crevasses de près au premier rang je pensais, coudonc, à quel âge il est rendu lui ? Va-t-il s’écrouler maintenant ? Ou après la conférence ? C’est vrai que je suis baigné dans un univers de trentenaires depuis quatre jours, mais c’est vrai aussi que Rather avait déjà une face de sexagénaire à quarante ans, alors à soixante-kek, imaginez.
Plus tôt de l’autre côté de la rue, on écoutait Henry Jenkins (comparative media studies, MIT), un génie des nouveaux médias que j’avais déjà interviewé pour LP en 2002 ou kekchose. Curieusement, peu des gens qui m’accompagnaient avaient entendu parler de lui. C’est qu’il appartient au monde universitaire, en plein dans le champ où j’ai étudié – c’est pas un programmeur ou quoi que ce soit, même s’il est au courant de tout, même des affaires obscures d’adolescents à la mode sur le Web.
Il a livré une conférence excellente, et a eu droit à un tonnerre d’applaudissements. Comment vous dire… Jenkins, c’est ce prof comme on a une seule fois dans tout un cursus universitaire, le prof dont on boit les mots comme si le reste de notre vie intellectuelle en dépendait, en s’avouant mi-triste mi-admiratif : « putain, j’atteindrai jamais ce NIVEAU!!! » C’est pas que Jenkins a plus d’idées nouvelles que les autres ; c’est qu’il les exprime et les emboîte magistralement, avec forces références puisées dans ce que la culture Geek offre de plus balourd et de plus sincère, de Star Trek à Spiderman.
La Culture Participative : voilà le monde dans lequel nos enfants naissent selon Jenkins. Les commissions scolaires qui veulent contrôler l’accès des jeunes aux sites de réseautage n’ont rien compris à cette nouvelle culture qui va créer des citoyens d’un nouveau genre, plus instruits et mieux informés.
C’est ce passage d’une « culture de spectateurs » à une « culture de participants » que les politiciens, des Républicains aux Démocrates, refusent de comprendre en cédant au populisme technophobe pour gagner les votes des « security moms ». De rares « éléments déclencheurs » (un cas de prédation sexuelle sur MySpace, etc.) suffisent à faire tourbillonner une peur qui devrait au contraire être mise de côté. Les parents d’aujourd’hui ne savent pas comment éduquer leurs enfants dans le monde de la culture participative, parce que ça n’existait pas quand leurs parents les ont éduqués. Ils ne savent pas trop quoi penser de ça.
Quant à Wikipedia bannie des universités, Jenkins pense que c’est le fruit d’un conflit générationnel similaire : Wikipedia signe le passage du « savoir comme produit » au « savoir comme processus ». Au lieu de prendre la connaissance d’une poignée d’élites, on voit son élaboration débattue en temps réel dans les pages de Wikipedia, et on devient plus critique face aux différents points de vue qui peuvent être exprimés sur, disons, l’Histoire, la guerre, etc. Inutile d’en dire davantage, car comme je disais, bordel, j’atteindrai jamais le niveau de Jenkins pour exprimer les idées de Jenkins.
Autour du lunch, après un sandwich BLT poulet artichauts (BLTPA ?) qui contenait surtout du B et du P, j’ai rencontré un paquet de gars intéressants. On a notamment parlé du manque de narration dans les jeux vidéos avec un gars de l’industrie qui me JURE que le prochain Duke Nukem, en développement depuis neuf ans (!), est effectivement en développement actif au moment où on se parle. Il ne voulait pas m’en dire plus.
LA MORT DU BUREAU. C’était le titre de la conférence d’Aza Raskin, le fils de Jeff Raskin (l’inventeur du Mac). Alors que je m’apprête à vous raconter ça, il vient de s’arrêter en face de moi parce que sa copine complimente une fille assise à côté de moi sur ses boucles d’oreilles en forme de sushi. J’en profite pour le féliciter sur sa conférence. Un gars super gentil. Tel père tel fils : ce jeune designer basé à Chicago propose une vision à la fois radicalement innovatrice et ridiculement simple sur ce que devraient afficher les écrans de nos machines.
La « métaphore du bureau » inventée dans les années 80, avec son entassement d’écrans (les fenêtres), et son organisation par « fichiers » et « dossiers », n’a que trop duré selon Raskin. D’après lui, elle n’est pas efficace parce qu’elle est centrée sur les applications (on ne peut pas vraiment modifier une image dans Word, ni rédiger une lettre dans Photoshop) ; et le simple fait que l’on doive former les gens pour qu’ils apprennent à s’en servir, parfois avec beaucoup de difficulté, prouve que c’est une mauvaise interface. Selon lui, une bonne interface est une interface qu’on ne voit même pas. Quand on passe autant de temps à travailler sur l’outil que sur le travail qu’on est supposé effectuer avec l’outil, quelque chose cloche.
Sa proposition : le concept « Zoom ». De la même manière qu’il est plus facile de s’orienter dans un labyrinthe en 2D qu’en 3D (comparez par exemple Pac-Man et Doom), il est plus facile d’organiser son travail en 2D qu’en 3D. En effet, Windows et les autres « bureaux » sont en 3D, selon Raskin, car ils entassent des fenêtres qui se cachent les unes les autres, au point où on les perd sans cesse.
Zoom, donc, organise tout en 2D. Tout, absolument tout, est (virtuellement) étalé côte-à-côte sur l’écran : documents, musique, images, sites Web du monde entier. On n’a qu’à zoomer à l’infini pour progresser dans la navigation. Plus d’hyperliens, plus de dossiers ni de fichiers, plus d’icônes. Allez-voir le démo par vous-même. Je lui ai demandé s’il voulait le distribuer dans un système existant, Linux par exemple. « Something like that », qu’il m’a dit sans vouloir préciser davantage.
J’ai trouvé son concept très excitant, comme la première fois que j’ai mis la main sur un iPod. On a proposé bien des interfaces pour remplacer la « métaphore du bureau », mais celle-ci a un je-ne-sais-quoi de génial. Une longueur d’avance. You know it when you see it.
Le soir venu, nous avons été boire des margaritas au party de Firefox dans le petit parc en face ; j’y ai rencontré Geneviève Cardin qui travaille chez Aetios Productions – la boite de Fabienne Larouche. Elle est la seule et unique représentante de l’industrie audiovisuelle québécoise dans ce festival bourré d’idées innovatrices pour la télé de demain. En fait, on s’était déjà vu sans se parler au carrousel de l’aéroport jeudi, quand nos valises n’arrivaient pas. Pourquoi les deux seuls bagages de l’avion qui ont été retenus à Washington étaient-ils canadiens ? C’est une coïncidence, à n’en pas douter.
Par la suite, on s’est retrouvés entre Montréalais au party de Yahoo dans un autre bar. C’est là qu’Evan, que je n’avais pas vu beaucoup sortir « pour vrai » depuis qu’il est papa, est redevenu sous mes yeux le Mister Bad d’antan. Il n’y avait plus moyen de l’arrêter, comme un requin qui ne peut stopper sous peine d’asphyxie, il cherchait partout de nouvelles bières gratuites et de nouvelles personnes à aborder, ce qui nous a lancé dans une succession d’aller-retours entre différents bars, entre le Big British Booze-up, le party North by NorthWest, et le party Creative Commons, tous situés dans le même coin. On n’arrêtait plus. Open bar partout.
Vous comprendrez donc pourquoi je publie ce texte le lendemain à 17h…