Au bord de la route 380, parfaitement rectiligne à travers la plaine vide, apparaît une ferme surmontée d’un grand écriteau à la peinture rouge : Rock Shop. On y vend… des roches, exposées en tas entre les arbustes et les morceaux de ferraille. Mais le joyau de la boutique, c’est la « trinitite ».
« Vous voulez la voir ? D’accord, mais deux minutes », lâche la propriétaire des lieux, qui s’apprêtait à fermer. Elle entre dans la vieille remorque qui lui sert de bureau. Sur un grand carton est écrit « support the troops ». La radio AM parle de Jésus. Sur le comptoir, deux plaquettes exposent des cailloux à l’allure volcanique.
« La trinitite, c’est du sable qui a fondu et collé là où la bombe a explosé. Je les tiens du propriétaire précédent. C’est un crime d’en ramasser depuis 1975. » On veut toucher, mais la dame ne cache pas son impatience. « Vous en voulez ou pas ? 30 dollars le gramme. Chaque caillou pèse de 5 à 10 grammes. » Non merci, on est juste là pour faire un reportage. Bon, la dame accepte l’entrevue et la photo, mais vite.
Allison Nelson vit seule ici depuis 1995, quand elle a repris le Rock Shop. Deux amis maintenant décédés, William et Helen Riley, ont vu l’explosion.
« Quand William est sorti pour regarder, ses cheveux et sa barbe ont blanchi presque instantanément. Les poils de ses animaux ont aussi blanchi du côté qui faisait face à l’explosion. Peu après, des gens sont venus sur sa propriété, alors il est sorti avec son fusil pour savoir ce qu’ils voulaient. Ils ont dit qu’ils étaient de l’armée et qu’ils cherchaient des traces de radioactivité. William leur a dit qu’il n’avait qu’une petite radio et qu’elle était éteinte. »
Mme Nelson ne rit même pas de la chute de son histoire. On dirait qu’elle l’a trop racontée. William Riley a-t-il souffert par la suite ? « Personne n’a eu de problème à ma connaissance. Les vaches ont continué à donner du lait et à faire des petits. » Elle hésite, comme si elle cherchait d’autres exemples. Aucun ne lui vient en tête.
On pense aux histoires d’enfants déformés d’Hiroshima. Ici, la bombe a explosé en plein désert, mais était-ce encore trop près des habitants ?
« L’effet de la bombe sur leur santé est encore nébuleux », admet Dawn Santiago, qui tient le petit musée d’histoire d’Alamogordo, où on trouve des objets de l’époque de la conquête de l’Ouest. On y parle aussi de l’explosion, qui aurait brisé des vitres dans un rayon de 100 km. Mme Santiago raconte qu’une boutique de photo d’El Paso, à près de 200 km, a connu des retours de marchandise dans les semaines suivantes. Les films posés ce jour-là sur ses tablettes étaient déjà exposés.
Dans le guide qu’elle nous donne, publié par l’armée, on assure que la radiation à Trinity Site est anecdotique comparée à celle qu’un Américain moyen absorbe par année.
Le meilleur moyen de s’y exposer aujourd’hui, c’est de prendre la trinitite dans ses mains. Selon une analyse officielle, elle contient encore des éléments radioactifs comme le Cesium 137. Au moment d’écrire ces lignes, nous ne ressentons aucun effet notable…
Texte et images COPYRIGHT 2007 Nicolas Ritoux. Tous droits réservés.