Plus je m’intéresse aux Wikis, plus je crois qu’ils sont la seule véritable révolution depuis dix ans dans la navigation Web.
Les blogues, les forums, tout ça n’est que le prolongement technologique d’une même logique, qui est de diffuser l’information collective de façon linéaire et/ou chronologique. Dans un wiki, tout le monde travaille sur le même document, situé au même endroit.
C’est ça qui change tout, puisque la somme de tous les apports individuels est réunie au même endroit, dans une même page de navigateur, sans qu’on ait à l’additionner nous-mêmes en parcourant des dizaines de pages.
C’est à peu près ça ma théorie, mais elle n’est pas encore tout à fait au point. Je le ressens, mais je n’arrive pas encore à trouver les mots exacts.
Attendez un moment, je vais quand même essayer. Voici ce que ça donnerait… Attendez, ça s’en vient… Je le sens venir…
Les Wikis nous permettent de rompre, pour la véritable première fois, avec la finité du papier. Un document Wiki n’est jamais fini. Il est toujours en progrès. Il n’existe pas de stade où un auteur décide d’écrire le mot FIN.
Ce qui dans les Wikis fait peur à bien des gens (et surtout des institutions) est justement cet état constant de flottement : où se situe le document Wiki que je suis en train de lire, sur l’échelle de la finition ? Est-il plus près de l’ébauche ou approche-t-il du document fini ?
C’est une fausse interrogation, puisque le document Wiki n’arrive jamais à un état fini. Et quand on y pense, c’est la meilleure façon de refléter la connaissance humaine puisqu’elle est elle-même en constante évolution.
En fait, c’est l’idée du document fini et « définitif » qui devrait nous faire peur, puisqu’elle reflète notre fantasme irrationnel de la finité de la connaissance, ce mythique « mot de la fin qui règle la question une fois pour toutes » – le syndrome des encyclopédistes traditionnels, et de tous les « experts » patentés de ce monde.
L’idée qu’un document peut être définitif s’est construite au cours de plusieurs millénaires de limitation technique propre à l’écriture sur des surfaces physiques : quand on a rempli la page, on arrête.
Le bouton « enregistrer » des blogues suit un peu la même idée : j’ai fini mon texte, je le diffuse, je ne le corrigerai plus et vous ne pourrez suivre le développement de ma connaissance que dans mon prochain texte, lui aussi un état temporairement final de ma connaissance.
Pour emprunter à la sémiotique peircienne (que je ne pensais jamais citer un jour dans ce blogue), la vérité du monde (l’Objet dynamique) est un but inatteignable dont on ne fait que s’approcher par palliers de connaissance (les Objets temporaires), chaque fois que nos connaissances sont assez stabilisées pour être confortables. Les Wikis accélèrent ce processus en tendant directement vers l’Objet dynamique (cette vérité finale mythique), sans s’arrêter en chemin dans des états illusoirement finaux – comme le font les « documents » au sens où on les traite depuis l’invention du papyrus.
Évidemment toute cette belle théorie ne s’appliquerait pas à l’art, comme dans le cas des romans, puisque là, on n’est plus dans un processus de recherche de la vérité, mais d’expression de son inverse : l’art est ce qui nous permet d’échapper au scandale de notre impuissance face à l’infinité du monde.
Mon Dieu que je me sens intelligent quand je fais des belles phrases comme ça. Si seulement ça pouvait payer mes factures…