VICTORY IS MINE! Les séries sont déjà terminées, et je peux enfin baisser ma vigilance après une saison entière passée à éviter le moindre signe de hockey.
Depuis l’automne, j’ai évité scrupuleusement la moindre allusion patineuse dans les journaux, la télé, la rue, partout. J’ai jeté chaque matin d’un geste dédaigneux le cahier Sport de La Presse dans mon bac à recyclage, le regard détourné pour en éviter les couleurs criardes. J’ai fait un pas de côté chaque fois qu’un ami tentait de m’embarquer dans une discussion sur le Canadien, ce qui semble naturel à tous les fous.
Je ne sais plus trop pourquoi je m’étais lancé dans ce jeûne Canadien, mais ça ne m’a apporté que du bonheur. S’intéresser au hockey, surtout avec les Canadiens, c’est aussi constructif que de s’intéresser à la loterie ou à une histoire d’amour perdue d’avance.
Pour être honnête je ne me suis jamais vraiment intéressé aux sports d’équipes. Tout petit j’étais déjà le seul de l’école à éviter soigneusement les éternelles parties de soccer, en allant jouer au vaisseau spatial sur un perron au fond de la cour (en fait il y avait un autre gars avec moi, Ariel, et son ascèse lui a fait du bien puisqu’aux dernières nouvelles il est devenu percussioniste professionnel tandis que ces gars-là, je ne sais pas trop, mais ça avait pas l’air bien parti, faut dire que c’était pas les jeunes les plus favorisés de la ville).
Aux sports d’équipe j’ai ajouté la haine profonde du tennis. Depuis des vacances passées en famille pendant les Jeux de Pékin, où tous n’en avaient que pour le tennis plutôt que les sports intéressants. En fait de vacances au soleil, j’ai vécu Guantatennis.
Avec le Canadien, ça n’a pas été facile. À mesure que la saison progressait l’évitement devenait plus difficile :
- L’intérêt pour le Canadien était mystérieusement puissant cette année, si j’ai bien compris à cause d’une excellente configuration d’équipe très prometteuse. Il y en a encore qui y croient.
- Les médias qui en avaient marre de parler de la crise essayaient de trouver un peu de joie en exploitant à fond ce filon pour débusquer partout « la fièvre du hockey », une sorte de deus ex machina des journalistes sportifs qui leur sert d’excuse pour sortir de leur section réservée.
- En janvier le Journal de Montréal est tombé en lock-out/grève, et La Presse s’est empressée de mettre chaque jour du hockey en Une, ce qu’elle ne faisait jamais auparavant. Dans une ancienne vie de vendeur d’abonnements à La Presse, j’ai appris que le facteur de choix numéro 1 pour le Journal de Montréal a toujours été sa couverture sportive, supposément supérieure. Comme elle est devenue poche à défaut de gens pour l’écrire, La Presse s’est jetée dans la brèche, ce qui a rendu plus difficile encore mon tri visuel du matin.
- L’arrivée des séries a compliqué les choses la semaine dernière. Les séries, pour quelqu’un qui cherche à éviter le hockey, c’est comme le Boss de niveau dans un jeu vidéo : c’est le plus difficile à combattre mais c’est le dernier avant la victoire.
- Finalement les Canadiens ont brisé le coeur de leurs partisans comme toujours, mais encore plus tôt que prévu. Décidément c’était pas la peine de nous raconter tant d’histoires cet hiver.
Peut-être que je suis trop goal-oriented, mais ça sert à quoi d’embarquer tant que ça dans le hockey si c’est pour ne jamais gagner en bout de ligne ?
Oui, je connais la réponse. Le hockey est un refuge spirituel. Un rituel collectif. Une célébration identitaire du Québec – sous l’égide d’une marque de commerce de propriété américaine.
Moi je vois surtout dans le hockey (ou le soccer en France) un des pièges que la vie nous tend pour nous amadouer, nous soumettre, nous lier ensemble dans les ténèbres. Le hockey est pour moi comme l’auto, comme le bungalow: c’est une arme de sédentarisation massive.
« Parce que moi je rêve, moi je ne le suis pas. » (Léolo)