Le Japon est une terre de paradoxes. En voici quelques-uns à la volée.
1) La propreté impeccable, sans poubelle
J’ai réussi à trouver UNE poubelle publique dans Tokyo, un vieux bidon de métal dans un parc perdu. À part ça, il n’y a jamais moyen de jeter ses cochonneries. On peut marcher très longtemps avant de trouver une poubelle et ce sera toujours le fruit d’une initiative privée (devant un dépanneur par exemple).
Pourtant, tout est incroyablement propre à Tokyo. On pourrait s’assoir en pantalon blanc sur le rebord du caniveau sans rien tâcher. On pourrait lécher les moindres recoins métallisés des rames de métro sans rien goûter. Toutes les vitres brillent sans cesse, les céramiques, les sols et les murs… et bien sûr, pas un mégot nulle part. À ce sujet, il faut dire qu’on peut pas fumer en dehors des endroits désignés. Pas parce que la fumée dérange (on peut fumer dans les bars et restaurants), mais justement pour éviter les botchs.
Mais je ne vois aucun Tokyoite se balader avec des déchets dans les mains. Je ne sais pas ce qu’ils en font. En produisent-ils au moins? Ils sont si propres… À deux millions de Montréalais on fait mille fois plus sale que 40 millions de Tokyonautes. C’est culturel. C’est peut-être le prix à payer pour avoir du fun dans la vie? Parce qu’à première vue je préfère ma vie latine du Québec à l’austérité japonaise…
À tout avouer j’ai vu quelques citoyens prendre l’initiative de nettoyer des parterres d’arbres, à quatre pattes dans le caniveau. J’en déduis que le secret de leur propreté se trouve dans l’acte citoyen généralisé et non dans la précision des services municipaux (qui sont extrêmement précis de toutes façons).
2) Tokyo 94
Dans les quartiers résidentiels comme celui de mon hôtel, j’ai tout bonnement l’impression d’être à Fontenay-sous-bois où j’ai passé mon adolescence. Les petites maisons ouvrières d’après-guerre croisées de rues à l’asphalte tout neuf, entourées de mobilier urbain dernier cri, un mélange de nostalgie et de modernité, le tout en format réduit organique, si ce n’était écrit partout en extra-terrestre on se croirait dans un vieux quartier typique de la banlieue parisienne.
Pourtant, si mon quartier offre un air familier à la Gif-sur-Yvette, incluant les maronniers et les platanes le long des rues, tout le monde est extraordinairement fucké, on s’entend. Ça reste des Japonais et ça reste l’autre bout du monde.
3) Personne n’attache son vélo
Ils se volent pas entre eux autres, les Tokyiens? Sur 40 millions d’habitants il doit bien y avoir un ou deux mécréants qui enfreignent la loi? Ça leur tente jamais de piquer un vélo? Il faut croire que non. Personne n’attache son vélo. Pourtant yen a des beaux, partout. Ils sont bien alignés, aussi.
Où est le paradoxe? Il est dans ma conscience convaincue de la nature humaine. Si les Japonais sont des humains comme nous, et ceci semble établi je crois, il devrait y avoir un petit délit de temps à autre, une envie de traverser au bonhomme rouge, de jeter son mégot par terre, tout au moins d’attendre le métro un pied au-delà de la bande jaune, non? Comment font-ils?
Le secret des Japonais semble résider dans cet étrange concept de la «face» dont je commence à peine à distinguer les contours. Something to do with self-control. Rapport à l’honneur et ce genre de choses. L’impératif catégorique à la puissance dix. Seul l’alcool les délivre de temps à autre, et brutalement me dit-on.
4) Personne ne s’impatiente
Toujours rapport à la «face», les Japonais prennent un temps fou à me rendre service pour la moindre niaiserie. Je demande mon chemin, on m’accompagne jusqu’à l’autre bord du bâtiment pour me le montrer. Si par malheur ils sont payés pour me rendre service, comme par exemple dans une boutique, on me fait des salamaleks à ras-de-terre, avec moult explications pertinentes, en passant derrière tout ce que je touche avec un petit chiffon. Je connais pas beaucoup d’employés par chez nous qui en feraient autant.
Remarquez bien, c’est plaisant, je dirai pas le contraire! Mais serais-je capable de leur rendre un dixième de ça? Il faudrait que je refasse ma vie à zéro pour arriver à un tel niveau de patience et de dévotion. Moi j’ai grandi avec des Parisiens exaspérés, des vendeurs qui connaissent rien à leurs produits, et des serveurs qui se la pètent.
Je dis patience et dévotion, mais cela n’enlève rien à l’indifférence parfaite dont on me témoigne, notez bien. Malgré les gentillesses, je reste parfaitement invisible et inexistant. Tant qu’on leur adresse pas la parole, pas le moindre regard. Si on fait le premier pas, on a la totale. Dans un style tout à fait impersonnel, il va sans dire. Paradoxe paradoxe paradoxe.
5) Ils ont jamais vu un appareil photo
Toute ma vie, j’ai imaginé les Japonais comme des photographes extrêmes. Dans toutes les villes occidentales, on peut les voir photographier tout ce qui bouge avec passion. Mais quand on les visite, ils ont jamais vu ça dis-donc!
Dès que je sors mon appareil photo, j’ai l’air inopiné! On aura tout vu! C’est l’hôpital qui se fout de la charité, vraiment… Ah puis n’essayez pas de les prendre en photo, même par inadvertance, ils fuient aussitôt. Une chance que j’ai mon grand angle qui les pogne sans qu’ils le sachent… Et les quelques photos directes que j’ai réussi à prendre n’ont été possibles que par louvoiements extrêmes (voir mon fil Flickr).
Pourtant c’est eux autres qui fabriquent 99% des caméras du monde, ils devraient pas être surpris d’en voir une…
6) Tout est neuf neuf neuf
Cette ville a 5 ans. D’un bout à l’autre de la ville centrale (je ne dirai pas « centre-ville » parce qu’il y en a quinze différents), tout semble fraîchement construit ou rénové.
Les bâtiments, les rues. Toutes les autos ont l’air neuf et sortent tout droit du lavage. Même les camions de marchandises brillent de tout leur chrome. Les vêtements des gens, toujours neufs et fraichement repassés. Toutes les filles sortent d’une carte de mode. Cette ville a des centaines d’années et toutes les raisons de vieillir prématurément sous le poids de ses habitants, mais elle ne souffre d’aucune usure. Jamais.
Pourtant on voit très peu de travaux sur la voie publique. Quelques échaffaudages, délicatement masqués. Pour le reste, tout reste neuf constamment. Quel est leur secret? Peut-être que c’est la qualité extrême de leur travail. De la belle manufacture japonaise, faite pour durer. Et les matériaux, on lésine pas mes amis! Ils semble que le stainless coûte pas un rond au Japon, ils le sortent à la moindre occasion. Et le marbre, et les belles céramiques, et les vitres splendides, et les pierres finement sablées…
Finalement, leur extérieur ressemble à un intérieur. Propre propre propre, sage sage sage, cute cute cute.