Honduras 2: Ridder et le générateur
Quand j’ai débarqué, G. m’a vite mis au parfum. «Ridder, comment dire… C’est difficile à expliquer. Tu vois, ici au Honduras, il y a toutes sortes de gens qui font des choses pour nous. Ils font des choses pour lesquelles ils ne sont pas payés, et de notre côté, nous ne faisons jamais rien pour eux, à part leur tenir compagnie.»
Ridder, c’est un ami. Mais en même temps on se fout un peu de lui. Il n’est jamais invité, mais il est toujours là, de jour comme de nuit. Si on ne s’occupe pas de lui, il attend tranquillement. Jamais un mot plus haut que l’autre. En fait, la plupart du temps on ne s’occupe pas de lui. Il est comme une ombre qui nous suit affectueusement.
C’est épatant, dès qu’on a besoin d’un truc, on lui demande. Un aller-retour à l’autre bout de la ville pour aller chercher une connerie? Pas de problème, j’y vais, attendez-moi les gars. Un plan after-party après la fermeture des bars? (qui survient à 11h avec le fucking couvre-feu, je vous le rappelle) Pas de problème, j’appelle tous mes amis en pleine nuit pour leur demander, attendez-moi les gars.
Bien sûr, c’est toujours lui qui chauffe et qui attend dans le truck. Attendre, toujours attendre, rien que cela est un don de soi.
Parfois G. l’insulte un peu, lui donne des tapes en arrière de la tête. Pour rire ou pour réaffirmer son statut, genre. G. a lui-même certains troubles psychologiques, il les passe ainsi. Moi il m’a recommandé de ne pas le faire («tu viens d’arriver, je pense qu’il serait un peu perdu si tu t’y mettais aussi»). Mais ça ne me tente absolument pas. Ce pauvre Ridder. Serviable Ridder. Souriant Ridder. Comment pourrais-je?
En fait, Ridder c’est exactement comme Turtle dans Entourage, sauf qu’il n’aura jamais la chance d’entrer vraiment dans notre cercle ou d’être dans nos secrets. Surtout qu’il parle juste espagnol (ce qui est choquant pour un étudiant en littérature anglaise).
La clef de sa motivation se trouve ailleurs que dans l’argent, l’estime ou même le respect le plus basique. En effet, devant les autres Honduriens, nous sommes ses «associés». C’est ce qu’il leur dit tout le temps. Ça et son iPhone flambant neuf, ça pète grave. Même si personne n’est dupe.
Si ce n’était de ses amis expatriés, dans la vie Ridder ne foutrait strictement rien semble-t-il. Un de ces pseudo-étudiants qui traîne chez ses parents à 24 ans. Son père a une compagnie d’électriciens. Il s’en sort pas mal. Son fils fout rien, il traîne avec nous.
Ça me fait de la peine de l’admettre, parce qu’il est si gentil souriant et tout, mais c’est vrai que Ridder il est pas très fûté.
L’autre jour G. lui a demandé un truc simple. Au port il y a un container pour lui, qui vient d’arriver de Thaïlande. Dans ce container, l’équipement pour ouvrir son nouveau restaurant à Roatan (mais c’est une autre histoire). Entre autres de la vaisselle, du linge et quelque 500 bouteilles précieuses de Bordeaux qui sont en train de cuire dans ce four à 100 degrés depuis un mois.
Chaque fois que G. est allé chercher son container, il s’est heurté à l’inefficacité bureaucratique, jusqu’à ce qu’il en ait marre d’échouer. Pour l’instant, aucun restaurant n’est ouvert donc on n’a pas besoin du container. Tout ce qu’on veut, c’est un objet qui se trouve dans le container. Un générateur énorme. Au Honduras, les générateurs ont beaucoup de valeur. L’électricité est souvent coupée, et ces machines sont un premier pas pour séparer la réussite de la pauvreté. Bref, ça se vend comme des petits pains.
Ridder, ce générateur est notre ligne de vie. Nous n’avons plus d’argent, nous devons des loyers et des conneries à gauche à droite, il nous faut vendre au plus vite ce générateur dont nous pourrons tirer au moins 12000$. Ridder, c’est à toi que nous confions cette mission de la plus haute importance. Reste à San Pedro pour t’occuper de ça. Pendant ce temps on va faire de la plongée à Roatan. Tiens-nous au courant!
Ça fait une semaine que Ridder est supposé vendre le générateur. Déjà qu’il a du mal à se lever avant 13 heures, et Dieu sait qu’on ne peut rien faire d’utile dans une journée quand on se lève à 13 heures et particulièrement sous les tropiques, mais en plus, il prend des heures à faire le moindre effort.
Il a fini par aller le chercher. Il l’a remorqué chez lui avec le Ford 350 que nous lui prêtons tout ce temps, et dont il se sert abondamment pour épater toute la ville en tant qu’«associé.» Il le mérite bien, il est si serviable! Mais pas pour ce genre de missions complexes, semble-t-il.
Depuis, les jours passent et rien n’évolue. Gentil comme il est, Ridder est bien évidemment le pire vendeur de générateurs usagés que la terre a jamais porté et lorsqu’il rencontre son premier client, que fait-il ? Il laisse partir l’acheteur en week-end avec notre générateur en remorque, sans payer rien, pour le «tester» présumément jusqu’à lundi matin, lorsqu’il prendra la décision de l’acheter ou non.
D’ici lundi, c’est pas mal certain que le générateur aura soit disparu, soit subi une discrète vasectomie pour en tirer des pièces. Mais Ridder il était tout étonné quand G. lui a dit ça. Il trouvait qu’on se faisait du souci pour rien. G. avait beau s’énerver au téléphone, ça faisait rigoler Ridder. Ah oui, j’ai oublié de vous dire, quand Ridder est mal à l’aise, il rigole. Les yeux tirés, la tête en arrière, pendant de longues et lourdes secondes.
Ben là notre «associé» il a rigolé pendant une bonne minute pendant que G. l’engueulait comme du poisson pourri. Ça augure mal, tout ce rigolage. Le générateur on peut tirer une croix dessus! Tu parles d’un associé…
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